Ils sont les plus grands, les plus fous, les rapides voiliers à arpenter la planète. Leurs bouées préférées sont à l'échelle des continents. En solitaire, en double ou en équipage, ils accélèrent le temps, rétrécissent le globe – et distillent l'adrénaline. Bienvenue dans le monde des maxi-multicoques.

Actualité à la Hune

Record autour du monde en solitaire

Thomas Coville : «Aujourd'hui, Sodebo est à son optimum !»

  • Publié le : 11/09/2013 - 00:01

Thomas Coville (Sodebo) : deux tours du monde sous surveillancePlus jamais ça ! C’est le sens des modifications apportées cet été à Sodebo pour éviter l’enfournement : les flotteurs et leur foil ont été avancés d’un mètre.Photo @ Benoît Stichelbaut (Sea & Co)

Remis à l’eau début septembre à La Trinité, le maxi-trimaran Sodebo se prépare pour sa quatrième tentative de record autour du monde en solitaire. Thomas Coville, qui a passé l’été à régater sur le Tour de France à la Voile, explique aussi le choix du rachat du Geronimo de Kersauson pour la prochaine Route du Rhum– et la mise en place d’une nouvelle course pour les multicoques Ultime !

 

voilesetvoiliers.com : C’est la première sortie du maxi Sodebo depuis sa mise à l’eau le 3 septembre ?
Thomas Coville : Il est à l’eau depuis mardi et nous sommes vendredi ! Sodebo a été remis en configuration «tour du monde solo» – il est à maturité… C’est agréable de sentir que le bateau fonctionne bien. La seule chose que nous avons modifiée depuis le dernier tour du monde, c’est l’avancée des flotteurs d’un mètre, avec les foils. Plutôt que d’avancer seulement les appendices, nous avons pris l’option de décaler le flotteur qui, de toute façon, était plus court que la coque centrale.

v&v.com : Mais cela ne change-t-il pas le comportement de ton trimaran ?
T.C. : Les foils ont plus de «reck», c’est à dire que quand le bateau est gîté, le bateau se retrouve dans son assiette. Avant, il n’y avait que 2° d’angulation, nous sommes passés à 5°. Nous avions en fait constaté que la gîte était un peu supérieure à ce que Nigel Irens et Benoît Cabaret avaient calculée. Le foil est désormais juste à l’arrière du bras avant. Le foil pousse donc plus et le trimaran a plus de volume à l’avant.

v&v.com : Les safrans, eux, sont restés à la même place ?
T.C. : Sur le flotteur, oui, ce qui les a fait avancer d’un mètre aussi – nous avons perdu en manœuvrabilité, mais c’est beaucoup mieux pour l'équilibre. Nous avons aussi fait une campagne de mesures qui nous sert pour Geronimo avec des capteurs de barre : on peut gérer le «toying», c’est à dire l’angulation des safrans. J’avais apprécié ce système sur Groupama 4 lors de la Volvo Ocean Race sur lequel c’était très sensible. Je peux donc modifier le «pincement» des safrans depuis le cockpit : jouer sur le parallélisme des pelles coque centrale-flotteur permet d’affiner l’équilibre à la barre. Et le pilote travaille mieux !

v&v.com : Quelles autres optimisations avez-vous mené ?
T.C. : Beaucoup de travail sur les voiles. En collaboration avec Jean-Baptiste Levaillant (voilerie Incidences La Rochelle), nous avons installé un gennaker de capelage plus typé pour la brise, alors que je n’avais qu’un seul grand gennaker auparavant. Dans le Grand Sud, c’était un peu chaud – et trop peu quand je passais sous solent… Le rapport de voilure est plus fluide : un grand gennaker de 300 m2, un petit gennaker de 220 m2, un solent de 160 m2, une trinquette de 90 m2. Cela s’étage mieux ! En fait, dans la brise au portant avec de la mer, je suis souvent sous deux ris et cette fois, ce sera sous petit gennaker… Par ailleurs, avec l’avancée des flotteurs et des foils, le trimaran est très bien équilibré au portant. 

v&v.com : Ton programme de ces jours prochains ?
T.C. : Aujourd’hui, c’était un peu mou – à part une grosse bouffée d’air du côté de Méaban ! Les jours prochains, on navigue avec Jean-Baptiste Levaillant et Gautier Sergent, de North, qui a réalisé la nouvelle grand-voile et la trinquette en 3Di. J’avais envie de rester dans la lignée de Groupama 4 où les voiles plates étaient superbes grâce à la technologie 3Di : c’est un super compromis longévité-tenue de profil. C’est un bond en avant sur le «moteur» du bateau !

v&v.com : Ce tour du monde, c’est vraiment ton objectif de l’année !
T.C. : C'est vrai, mais c’est aussi la projection sur le bateau suivant… Certaines évolutions serviront à Geronimo. Sodebo a presque sept ans : il est à son optimum. On a pointé à 35 nœuds dans la baie de Quiberon aujourd’hui, pour une petite journée de mise en route ! On navigue tout le mois de septembre à La Trinité, puis je fais trois sessions de solo de 24 à 48 heures et nous amenons le trimaran à Brest le 15 octobre pour être en stand-by.

Thomas CovilleA 45 ans, Thomas Coville se prépare pour une quatrième tentative autour du monde en solitaire pour battre le record détenu par Francis Joyon en 57 jours 13 heures 34 minutes depuis 2008.Photo @ Dominic Bourgeois

v&v.com : Ce sera ta quatrième tentative – presque une record en soi !
T.C. : La première fois, j’ai touché un glaçon au large de l’Afrique du Sud et les deux fois suivantes, j’ai fini le tour du monde sans battre le record de Francis Joyon. Neuvième tour du monde et dixième cap Horn ! Je vais pouvoir appeler les albatros par leur nom…

v&v.com : Et ensuite, le bateau sera à vendre ?
T.C. : Il est déjà en vente – nous avons des contacts avec des jeunes et des moins jeunes… C’est un bateau qui est assez convaincant par sa sécurité et ses performances.

v&v.com : Et comment avance le projet Sodebo d’organiser une course en solitaire autour du monde avec les Ultime ?
T.C. : L’idéal serait d’envisager, à l’horizon 2015, après la Route du Rhum, un tour du monde sans limite. Il y a pas mal de gens qui tournent autour de ce projet : quand on a quitté le circuit ORMA en 2008 pour construire ce Maxi, on nous a pris pour des fous… Paradoxalement, l’envie de passer de l’Atlantique à toutes les mers du monde est d’actualité. Le circuit MOD70 est magnifique sportivement, mais ça n’a pas pris – ce n’est pas fini, certes. Le projet SodeoO offre l’opportunité d’aller jouer sur toute la planète…

v&v.com : Qui s’occupe de monter cette nouvelle course ?
T.C. : Au sein du groupe, c’est Jean-Christophe Moussard qui a développé le projet présenté à Banque Populaire, Macif, IDEC… c'est à dire aux acteurs potentiels de la classe Ultime.

v&v.com : Sur quel parcours exactement ?
T.C. : Au départ d’un port français, avec les trois caps à laisser à bâbord, sans contrainte de portes des glaces. Un parcours libre comme pour le record autour du monde, avec la liberté de choisir son bateau. Ce pourrait être aussi un grand monocoque comme Tag Heuer à l’époque de Titouan Lamazou.

v&v.com : Au départ d'un port français… cela pourrait-il être Brest ?
T.C. : Nous avons de super contacts avec Brest ! En 2010, nous en avions déjà parlé… Sodebo était partenaire du Vendée Globe et, en annonçant ce projet de tour du monde, cela avait jeté un froid. Nous sommes plutôt en discussion avec Brest, mais ce peut être aussi La Rochelle, Bordeaux, Le Havre, Lorient… Il n’y a rien de figé à ce jour, mais on sent qu’il y a un grand intérêt.

v&v.com : En parallèle, tu mènes les modifications sur Geronimo
T.C. : C’est un bateau qui a déjà une belle histoire, on le refait vivre sous un autre format. Il est chez Multiplast, découpé dans tous les sens ! On a dissocié les bras de la coque centrale et des flotteurs. Les flotteurs vont être renforcés pour accepter des foils et des safrans : ils étaient déjà de la même longueur que la coque centrale, a contrario de Sodedo, mais on va les modifier. La coque centrale sera neuve, moins haute de franc-bord, moins lourde avec un plan de pont adapté au solitaire.

Groupama à l’arrivée à LorientL’expérience de la Volvo Ocean Race sur Groupama 4 a donné à Thomas Coville quelques idées nouvelles, comme de pouvoir gérer l’angulation de ses safrans depuis le cockpit.Photo @ Paul Todd (VOR 2011-2012)

v&v.com : A l’origine, Geronimo était assez lourd, en effet !
T.C. : Aux alentours de 22 tonnes. On devrait descendre à 15,6 tonnes alors que Banque Populaire est à 15,8 tonnes mais est 1,10 mètre plus large. Geronimo sera donc un peu moins puissant, ce qui n'est pas mal pour le solitaire. Le premier objectif est de participer à la Route du Rhum 2014.

v&v.com : Côté foils, tu vas adopter les mêmes que sur Sodebo ?
T.C. : Non. Nous avons eu la chance d’être soutenu par Oracle. Yves Mignard qui nous a rejoint pour collaborer avec Vincent Lauriot-Prévost sur la conception du nouveau trimaran, travaillait avec le défi américain et nous avons pu racheter deux paires de foils et des safrans, des hooks, des winches du trimaran géant USA-17, tenant de la Coupe de l’America en 2010. Cela nous a permis de boucler le budget, d’être techniquement au top et d’être dans les temps pour une mise à l’eau début avril 2014.

v&v.com : Vous aviez d’abord pensé racheter Groupama 3, le trimaran de Franck Cammas…
T.C. : Oui, et nous avions été très frustrés de ne pas avoir pu le reprendre ! J’avais fait le Trophée Jules Verne avec, puis j’avais embarqué sur Groupama 4 pour la Volvo Ocean Race… C’est très bien qu’Armel Le Cléac’h navigue dessus, mais nous avons rebondi sur le projet Geronimo, qui n’était pas simple. Nous avons convaincu les architectes VPLP qui se sont investis fortement sur ces modifications, pas évidentes au départ…

v&v.com : Côté gréement, par exemple ?
T.C. : Nous réalisons un mât neuf, sur les moules du profil de Groupama 3 version Route du Rhum. C’est là que nous gagnons le plus de poids. En fait avec Denis Gléhen et Gautier Sergent, nous sommes partis du gréement pour savoir si, en greffant Geronimo, cela pouvait marcher. A l’inverse des démarches habituelles où c’est la plate-forme qui gère le plan de voilure : c’est de là que nous avons conçu la nouvelle coque centrale. Mais si le mât est identique à celui de Banque Populaire, la répartition de la voilure est différente.

v&v.com : Et côté plan de pont ?
T.C. : Il sera très différent de l’origine ! Très épuré, très allégé, conçu pour le solitaire mais avec la possibilité de naviguer à trois ou cinq équipiers. Il fallait tout de même gagner sept tonnes ! Le fait que ces Ultime doivent naviguer en solo limite les choix techniques, donc les coûts de construction, d’entretien et d’optimisation.

v&v.com : Revenons sur le Tour de France à la Voile… Avec du recul, quel est ton ressenti ?
T.C. : C’était passionnant ! J’ai commencé par le TFV après le dériveur (Laser, Tornado)… J’ai découvert le large et j’ai adoré la vie en équipe sur un mois. J’ai retrouvé toutes ces sensations.

Sodebo s’impose, Groupama toujours en têteLe Tour de France à la Voile de Sodeb’O a permis à Thomas Coville de renouer avec ses premières amours du large, mais le résultat est mitigé…Photo @ Jean-Marie Liot ASO

v&v.com : Malgré un résultat en demi-teinte !
T.C. : Oui. La place de quatrième n’est pas satisfaisante, on a alterné le meilleur et le pire. On a surtout péché là où nous devions être forts, les inshore ! Avec cinq départs prématurés, ce qui plombe le résultat puisque nous avons perdu plus de 30 points alors que Crédit Mutuel Bretagne et Dunkerque ne sont qu’à une vingtaine de points au final… Mais nous avons fait de bonnes étapes au large comme à Brest et je voulais aussi naviguer avec mes futurs routeurs du tour du monde en solitaire : Jean-Luc Nélias, Thierry Briend et Thierry Douillard.

v&v.com : Groupama était-il intouchable ?
T.C. : En tout cas il avait tout le temps la vitesse ! Je n’ai pas souvenir que, dans un championnat monotype, il y ait 100 points d’écart (soit 10 % sur 32 manches) : Franck Cammas et son équipe ont trouvé des manettes que nous n’avions pas. Nous avons manqué de régularité en vitesse, notamment sur les inshore. On fait une journée catastrophique à Saint-Gilles et à Marseille alors que Groupama arrivait à transpercer la flotte… C'est vrai, nous avons commencé avec quatre mois de retard sur Groupama et Dunkerque, mais quand on fait le bilan, cela m’a mis dans une dynamique de compétition, au sein d’un groupe : c’est un point très positif avant de partir pour un tour du monde ! Le Tour de France à la Voile permet de naviguer tous les jours pendant un mois. Et j’ai rencontré des gens super : Sébastien Col, Damien Ielh, Mathieu Richard, Greg Evrard…